Dónde Jugarán los Niños? - Severine Grosjean

La question de la violence est centrale dans l’œuvre de Luis Fernando Ponce, elle recouvre plusieurs aspects. Il ne se contente pas de représenter des violences identifiables mais il critique également une violence symbolique. La stratégie engagée par Luis Fernando est de forcer le spectateur à voir ce que l’on ne voit plus car trop banal. La violence qu’elle soit dans la vie réelle ou la vie virtuelle est devenue systématique dans nos sociétés contemporaines. Luis Fernando nous emmène sur un terrain où se joue un renouveau de l’expérience sensible.

Dans son projet intitulé « ¿Dónde jugarán los Niños? », il utilise des autocollants noirs et blancs représentant des silhouettes, technique modeste et populaire née au XVII-XVIII siècle que l’on retrouve dans le Street art, post-graffiti, même si ce n’est pas son but, et qui s’est amplifié depuis les années 2000. Commencé en 2008, il produit en série, de différentes tailles, 1001 silhouettes. Son travail évolue à longueur de temps en s’adaptant aux lieux et à la société dans laquelle elles sont imposées. La plupart des images sont tirées d’internet représentant des personnes dans différentes postures (footballeur, policier, handicapé, etc) ou des dessins animés (Batman, les Simpsons,..). Les images de ces personnages sont utilisées comme produits symboliques d’une violence quotidienne envahissant n’importe quel support (une voiture, un mur,…) En effet, le travail de Luis Fernando a un caractère unique et ciblé. Chaque silhouette sont les silhouettes des centres de tir. Sous sa forme ludique, le projet de Ponce est brutal. Le trou de la balle fait disparaître le corps des victimes puisque les personnages ne sont qu’absence exposée sur un mur blanc. La silhouette esthétise la violence en ce sens qu’elle réduit l’acte à un procédé stylistique.

Le public visé par l’artiste semble être les jeunes, de plus en plus exposés à la violence (télévision, jeux vidéo, etc). En diffusant des images fictives ou réelles de cette violence, il livre à domicile le spectacle de la violence qui marque toutes les composantes de la société. Il interroge les différents visages de la violence et questionne l’identité sociale et culturelle de cette violence comme édifice de notre époque. Ces silhouettes sont les métaphores d’une réflexion sur les points de ruptures de notre société avec l’émergence d’une violence réactionnelle.

En utilisant ce médium, Luis Fernando Ponce livre une analyse sociale qui pourrait apparaître anecdotique. Cependant, il s’emploie à démontrer les bouleversements sociaux et culturels que la silhouette produit. Elle met en lumière une nouvelle façon d’envisager l’individu. Les personnages sont de simples figurants d’une situation. Ils ne deviennent que des outils d’un «Musée social » mais dans sa forme la plus perverse. Désormais, le contour du corps, la silhouette, est un (en)jeu, une enveloppe qu’il faut dompter et qui révèle beaucoup sur soi-même, comme un miroir. Comme on peut le remarquer, l'art de la silhouette conserve une actualité réelle et un pouvoir de création qui permet un renouvellement du sensible. Elle enferme les spectateurs dans un piège visuel par sa familiarité. Les codes visuels utilisés par l’artiste ne peuvent pas faire nier l’impact de la violence sur le quotidien. Une posture d’ignorance ou d’innocence est impossible car nous sommes les acteurs/ victimes de cette violence. Le travail de Luis Fernando Ponce ouvre un dialogue sur la violence contemporaine, dans un style entêtant, l’artiste renvoie le public à sa responsabilité.

Séverine GROSJEAN